Depuis le XIXe siècle, diverses agences étatiques ont produit une grande quantité de statistiques qui recèlent un riche potentiel pour la production de nouvelles connaissances sur l’histoire sociale du Québec. Ces données permettent notamment de documenter l’évolution de problèmes sociaux comme la pauvreté, le chômage ou la criminalité. Elles témoignent des activités d’institutions comme les cours de justice criminelle, les services de police ou les hôpitaux généraux, en plus de nous informer sur le fonctionnement et l’impact de diverses politiques sociales. Elles rendent aussi compte d’activités économiques diverses, comme les transformations du travail et du syndicalisme. Afin d’encourager et de faciliter leur utilisation, notre équipe s’est donnée pour mission de rendre accessibles au public ces séries prometteuses dans ce site internet.
Présentées par des institutions renommées comme l’expression d’une réalité préconstruite, ces données ne laissent pas toujours deviner qu’elles sont fabriquées à travers un processus complexe : leur production repose sur le travail d’un vaste réseau d’acteurs et d’institutions chargées de planifier l’enquête statistique, de récolter les données et de les harmoniser pour créer une représentation chiffrée d’un phénomène important à leurs yeux. Cette dimension pratique de la production du savoir statistique a été au cœur de la réflexion de notre équipe lors de la réalisation de la plateforme Régulation sociales en données: nous invitons le public à plonger dans la fabrique de la statistique historique, en partageant l’information la plus complète possible sur le contexte entourant la récolte de données et les choix décisifs effectués par les institutions chargées de produire les statistiques. Nous espérons que ce travail de valorisation, de vérification et de contextualisation des séries historiques facilitera leur utilisation, contribuant ainsi à la discussion sur les institutions et les politiques relatives à la pauvreté, au crime et à la maladie, de même qu’ à l’étude des populations ciblées par ces pratiques de régulation.

Le système statistique canadien et québécois : bref historique

Les premiers fondements d’un système statistique national sont posés en 1847, alors que la Province du Canada promulgue l’Acte pour faire le recensement de cette Province et obtenir des renseignements statistiques en icelles. La loi prévoit la tenue d’un recensement en 1851 et stipule qu’un recensement doit avoir lieu tous les dix ans. Elle témoigne du fait que le développement de l’État libéral et de l’économie de marché est indissociable de la construction d’un savoir sur la population (Curtis 2002). En parallèle, des efforts sont déployés pour documenter le fonctionnement du système judiciaire. En 1859, la Province du Canada met en place un conseil d’inspecteurs des prisons et des asiles. Les inspecteurs sont notamment mandatés de collecter des informations détaillées sur les prisons de la colonie, via des questionnaires envoyés à chaque institution et remplis par les shérifs. Pour les autorités, ces données représentent une riche source d’informations leur permettant d’appliquer les principes pénologiques et criminologiques qui gagnent en popularité à l’époque (Fyson et Fenchel, 2015, p. 166).
En 1867, l’Acte de l’Amérique du Nord britannique institue un système statistique plus complet au Canada. La responsabilité du « recensement et des statistiques » est confiée à l’État fédéral. Il publie annuellement l’Annuaire du Canada, réunissant des statistiques diverses sur la justice, la sécurité sociale, le salaires, le travail, l’économie. Pour produire ces statistiques nationales, l’État comptabilise et harmonise une grande diversité de données amassées sur le terrain par les cours de justice, les forces de police, les institutions pénitentiaires, les écoles ou les agences gouvernementales. L’État canadien hérite aussi de l’obligation de réaliser un recensement tous les dix ans. Si l’un des buts initiaux est d’aider à déterminer la représentation parlementaire en fonction de la population, le recensement accumule également une grande diversité de données sur le profil sociodémographique, les conditions sociales (degré d’instruction, fréquentation scolaire, religion, etc.) et les activités économiques de la population canadienne. En 1918, la Loi sur la statistique mène à la création d’un Bureau fédéral de la statistique, connu aujourd’hui sous le nom de Statistique Canada. La nouvelle institution est dotée de pouvoirs étendus pour recueillir des données administratives et mener de vastes enquêtes statistiques.
Le Québec sera pour sa part la première province canadienne à se doter d’un Bureau de la statistique. Fondée en 1913, l’institution regroupe et produit des séries statistiques provinciales sur l’évolution démographique de la population, les ressources du territoire, le développement de l’économie ou les différentes activités de l’État. Les données sont présentées chaque année dans l’Annuaire statistique du Québec.
Outre ces grandes agences statistiques, diverses agences gouvernementales produisent d’importantes données afin de documenter leurs activités. Par exemple, à partir de 1900, le ministère fédéral du Travail publie mensuellement la Gazette du Travail/The Labour Gazette. La publication contient de nombreuses données statistiques relatives aux salaires, aux budgets familiaux, au chômage, aux maladies professionnelles ou aux politiques sociales. Les plus grandes municipalités produisent aussi des données concernant le travail des principaux services de leur administration (finances, police, santé, assistance, justice, etc.).
La production de ce savoir statistique par toutes ces institutions s’appuie sur une logistique extrêmement complexe et nécessite d’importantes ressources humaines, financières et institutionnelles. L’exemple du recensement est à cet égard révélateur. En 1931, le Bureau fédéral de la statistique affirme que:
« Si on le considère simplement au point de vue administratif, indépendamment de l’importance de ses résultats, le recensement constitue l’une des tâches les plus considérables du gouvernement, tant au point de vue de l’étendue de l’organisation nécessaire pour recueillir les données, qu’au point de vue de l’importance des opérations que comportent la compilation, l’analyse et aussi l’adaptation de ces statistiques aux nombreuses fins publiques et particulières auxquelles elles sont destinées. »
(Rapport de recensement, vol. 1., 1931, p. 29)
Cette année-là, ce sont 14000 énumérateurs qui sont embauchés et assignés à un district de recensement. Allant de maison en maison, ils remplissent, pour chaque individu, un formulaire détaillé sur leur profil et leurs activités. Les commissaires, au nombre de 254, sont chargés de superviser le travail des énumérateurs. À cela s’ajoutent environ 800 employés, surtout des femmes, chargés de vérifier et de compiler des millions de données et de les mettre en tableaux.
La plateforme Régulations sociales en données entend donc sortir de l’ombre le produit de cette imposante entreprise : nous avons cherché à compiler, centraliser et intégrer certains ensembles de données produites par ces nombreuses institutions et agences étatiques. Notre équipe espère ainsi revaloriser l’imposant corpus résultant des efforts déployés par l’État pour produire des savoirs sur ses propres activités et sur sa population.

En 1931, le Bureau de la Statistique se dote d’un système mécanique de compilation des données. Le “classicompteur” fonctionne au moyen de cartes perforées, triées et comptées mécaniquement. Sur l’image, une fiche perforée résume les informations récoltées sur une femme célibataire d’Ottawa.
Défis et incertitudes

Si les représentations chiffrées présentées sur Régulations sociales en données constituent d’excellents indicateurs de grandes tendances, il importe de garder en tête qu’elles sont le résultat d’un processus complexe qui comporte de nombreux biais. Une bonne connaissance de la production de statistiques étatiques constitue une étape essentielle pour une utilisation prudente et éclairée de ces données.
D’abord, la coopération des personnes sollicitées pour produire les données ne va pas toujours de soi: ainsi, durant les recensements canadiens au XIXe siècle, plusieurs communautés autochtones refusent de collaborer avec les rescenceurs, considérés comme des agents de l’ordre colonial (Hamilton, 2007, p. 58). Ailleurs, les données produites ne sont pas toujours vérifiées. Dans les registres de prison et d’hôpitaux du XIX et du début du XXe siècle, ce sont par exemple les personnes institutionnalisées qui déclarent elles-mêmes leur âge et leur occupation, sans autre procédure (Petitclerc et al., 2021, p. 578; Fyson and Fenchel, 2015, p. 180). Les réponses sont donc souvent imprécises et impossibles à vérifier: des personnes ont tendance à arrondir leur âge, tandis que des personnes arrêtées pour ivresse ou trouble à l’ordre public sont susceptibles de fournir des réponses inexactes, mensongères ou même de refuser de collaborer.
La production de statistiques sur l’économie et le travail dépend souvent pour sa part des informations fournies par les dirigeants d’entreprise qui, pour diverses raisons, sont parfois réticents à les partager (Desrosières, 2008). Ainsi, certaines données canadiennes sur l’emploi sont constituées à partir des rapports sur les effectifs fournis par les grands employeurs dans l’entre-deux-guerres. En l’absence d’informations sur la manière dont on s’y prenait pour faire respecter, auprès des entreprises, l’obligation de divulguer les informations sur leurs activités, il est difficile d’évaluer la précision de ces données sur l’emploi (Interwar labour database).
Les employés ou fonctionnaires chargés de récolter l’information peuvent à leur tour faire preuve de négligence, de biais ou tout simplement commettre des erreurs. Par exemple, la production de statistiques criminelles repose en partie sur la collaboration des corps policiers. À chaque arrestation, les policiers produisent un rapport pour consigner l’information sur les individus. Des policiers ont toutefois pu négliger cette responsabilité par désintérêt pour cette portion bureaucratique de leur travail (Haggerty, 2001, p. 70). De la même manière, les statistiques sur les mouvements de populations dans les prisons au XIXe siècle dépendent des informations consignées par les geôliers. L’exactitude des informations consignées dans le formulaire d’admission n’était probablement pas une priorité pour ces employés sous-payés, et parfois illettrés (Fyson and Fenchel, 2015, p. 173).
Même les pratiques les plus formalisées comme les recensements ne sont pas à l’abri de telles inexactitudes. En 1911, plusieurs observateurs s’inquiètent que les recenseurs soient choisis en raison de leur allégeance politique (Bellavance and Normand, 2005, p. 340). On dénonce également le manque de formation et d’encadrement du personnel. On relève de nombreuses erreurs de saisie de données, et même parfois l’oubli de dénombrer la population de secteurs complets en raison d’une confusion dans l’attribution des territoires (Bellavance and Normand, 2005, p. 340). En 1931, le Bureau fédéral de la statistique reconnaît le problème de manque de formation du personnel: « Pour tout cela, il faut un personnel nombreux, et, naturellement, à salaire plutôt modéré, ce qui exclut, en somme, l’emploi d’énumérateurs expérimentés. » (Rapport de recensement, vol. 1., 1931, p. 38)
Pour le XIXe siècle et le début du XXe siècle, les territoires éloignés des centres, sur lesquels l’État exerce un contrôle limité, sont particulièrement problématiques. La difficulté d’accéder à certaines zones reculées jette notamment un doute sur la validité des données concernant la population autochtone: pour les territoires inaccessibles, les recenseurs estiment le nombre de personnes autochtones ou bien écartent simplement les populations nomades du décompte (Hamilton and Inwood, 2011, p. 96).

Notons finalement que la récolte des données repose sur un travail d’assignation qui peut lui-même être controversé. Le cas le plus évident est celui des catégories ethniques ou raciales, dont les délimitations sont floues, arbitraires et variables selon les contextes. Ainsi, une famille désignée comme « noire » lors d’un recensement peut être identifiée comme « blanche » dans le recensement suivant. Pour encadrer ce travail d’assignation, les institutions instigatrices de l’enquête statistique tenteront fréquemment de fournir des indications à leurs agents. Toutefois, la formulation de telles consignes pose elle-même problème, puisque produire un système officiel de classement de la population soulève d’importants enjeux politiques. Les tentatives de définir des frontières stables autour d’une catégorie raciale sont ainsi souvent critiquées par d’autres individus, qui soulignent l’inadéquation du système proposé ou soutiennent que leur expérience vécue de l’ethnicité est exclue (Haggerty, 2001, p. 116).
Ces difficultés ont fait en sorte que les statistiques étatiques ont souvent été mises de côté par le public et les chercheur.e.s. Pourtant, elles demeurent d’une importance capitale pour la recherche historique. Grâce aux nouveaux outils informatiques et numériques, nous pouvons nous donner les moyens d’évaluer, de manipuler et d’interpréter ces données de façon rigoureuse. L’équipe de Régulations sociales en données espère ainsi que son travail de mise en valeur et de contextualisation aidera à relever ces défis méthodologiques afin d’explorer l’immense potentiel des statistiques historiques pour l’histoire sociale du Québec.
Pour en savoir plus
- Baskerville, Peter, and Kris Inwood. “The Return of Quantitative Approaches to Canadian History.” Canadian Historical Review 101, no. 4 (2020): 585–601. https://doi.org/10.3138/chr-2020-0022.
- Bellavance, Claude, and France Normand. “Documenter et « Informer » Les Recensements Canadiens: Le Dossier Des Données Contextuelles de 1911 Dans l’IRCS.” Cahiers Québécois de Démographie 34, no. 2 (2005): 329–47. https://doi.org/10.7202/014015ar.
- Bureau fédéral de la statistique du Canada. Rapport du septième recensement du Canada, 1931, vol. 1. https://publications.gc.ca/site/fra/9.832385/publication.html
- Curtis, Bruce. The Politics of Population : State Formation, Statistics, and the Census of Canada, 1840-1875, Toronto, University of Toronto Press, 2002.
- Desrosières, Alain. Gouverner par les nombres : L’argument statistique II. Sciences sociales. Paris: Presses des Mines, 2008.
- Desrosières, Alain. Pour une sociologie historique de la quantification : L’Argument statistique I. Sciences sociales. Paris: Presses des Mines, 2008.
- Fyson, Donald, and François Fenchel. “Prison Registers, Their Possibilities and Their Pitfalls: The Case of Local Prisons in Nineteenth-Century Quebec.” The History of the Family 20, no. 2 (2015): 163–88. https://doi.org/10.1080/1081602X.2014.983140.
- Haggerty, Kevin D. Making Crime Count. University of Toronto Press, 2001.
- Hamilton, Michelle A. “‘Anyone Not on the List Might as Well Be Dead’: Aboriginal Peoples and the Censuses of Canada, 1851-1916.” Journal of the Canadian Historical Association 18, no. 1 (2007): 57–79. https://doi.org/10.7202/018254ar.
- Hamilton, Michelle A., and Kris Inwood. “The Aboriginal Population and the 1891 Census of Canada.” In Indigenous Peoples and Demography, edited by Per Axelsson and Peter Sköld. Berghahn Books, 2011: 95-116.
- Karila-Cohen K., Lemercier C., Rose I., and Zalc C. “Nouvelles Cuisines de l’histoire Quantitative.” Annales 73, no. 4 (2020): 773–83. https://doi.org/10.1017/ahss.2019.90.
- Lemercier, Claire, Arthur Goldhammer, and Claire Zalc. Quantitative Methods in the Humanities: An Introduction. Charlottesville: University of Virginia Press, 2019.
- Petitclerc, Martin, Yvan Rousseau, and François Guérard. “Faire Chambre à Part. Patients Indigents et Payants Dans Les Hôpitaux Généraux de Montréal En 1911.” The Canadian Historical Review 102, no. 4 (2021): 570–99.
- Speich, Daniel. “The Use of Global Abstractions: National Income Accounting in the Period of Imperial Decline.” Journal of Global History 6, no. 1 (2011): 7–28. https://doi.org/10.1017/S1740022811000027.
- Statistique Canada. “Documentation technique.” Inter-war Labour Database, 1919-1944 (2001).https://mdl.library.utoronto.ca/collections/numeric-data/inter-war-labour-database-1919-1944
- Van Leeuwen, Marco H. D., Ineke Maas, and Andrew Miles. “Creating a Historical International Standard Classification of Occupations An Exercise in Multinational Interdisciplinary Cooperation.” Historical Methods: A Journal of Quantitative and Interdisciplinary History 37, no. 4 (September 1, 2004): 186–97. https://doi.org/10.3200/HMTS.37.4.186-197.
- Vézina, Hélène, Marc St-Hilaire, Jean-Sébastien Bournival, and Claude Bellavance. “The Linkage of Microcensus Data and Vital Records: An Assessment of Results on Quebec Historical Population Data (1852-1911).” Historical Methods: A Journal of Quantitative and Interdisciplinary History 51, no. 4 (2018): 230–45. https://doi.org/10.1080/01615440.2018.1507771.