
L’assistance aux mères nécessiteuses est un programme provincial créé en 1937 pour venir en aide aux mères cheffes de famille en situation de vulnérabilité. Puisque les pensions sont accordées aux cheffes de famille vivant sous un seuil de revenu très bas, les données de ce programme permettent de brosser un portrait de la grande pauvreté des cheffes de famille et de leurs enfants à travers le Québec, entre 1937 et 1969.
Les critères sévères d’admissibilité au programme témoignent de la crainte du législateur québécois d’encourager l’autonomie des mères cheffes de famille. Au départ, le programme ne s’adresse qu’aux veuves ou aux mères dont le mari est absent depuis cinq ans ou qui est invalide. Les mères divorcées, séparées ou célibataires ne sont pas admissibles. D’autres cheffes de famille en sont exclues parce qu’elles ne répondent pas à des critères vagues de bonne moralité, du moins jusqu’en 1957. Le législateur limite aussi drastiquement l’accès des cheffes de famille immigrantes au programme: celles-ci doivent être sujets britanniques depuis au moins 15 ans et être domiciliées au Québec depuis plus de cinq ans.
L’Office de l’assistance aux mères nécessiteuses fournit annuellement des données sur le programme qu’il administre. Cet office œuvre sous la juridiction du ministère du Travail, avant de passer en 1948 sous l’autorité du ministère du Bien-Être social et de la Jeunesse. Ses rapports nous renseignent sur le fonctionnement du programme, le nombre de pensions octroyées, en plus de nous donner des indications sur les caractéristiques socio-démographiques des bénéficiaires.
Quelques visualisations
Le programme, dont les critères d’admissibilité sont régulièrement assouplis, connaît une forte progression jusqu’à la fin des années 1950. Les premières années sont marquées par une rapide expansion, à quoi contribue l’augmentation du nombre de veuves avec enfants et de pères invalides dans le contexte de la Deuxième Guerre mondiale. La récession à partir de 1957, la plus sévère depuis la crise des années 1930, explique principalement la hausse de 30% des mères et des enfants bénéficiaires entre 1956 et 1959. Deux modifications aux conditions d’admissibilité au programme ont également contribué à cette hausse. D’abord, une mère cheffe de famille devient admissible une année après avoir été “abandonnée” par son mari, et non après cinq années comme c’était le cas auparavant. Ensuite, un plus grand nombre de cheffes de familles sont admissibles par l’inclusion d’une catégorie d’enfants non couverte par les allocations familiales fédérales, les jeunes aux études de 16 à 18 ans.
En vertu de la loi de 1937, les mères de deux enfants reçoivent une allocation mensuelle de 40$. Un supplément de 5$ est versé pour chaque enfant supplémentaire. En 1941, une réforme du calcul des allocations permet d’inclure les mères d’un seul enfant -jusqu’alors exclues du programme-, mais entraîne des baisses substantielles du montant alloué aux mères de deux enfants et plus, qui voient leurs allocations coupées de plus de 30%.
Suite à la réforme de 1941, le montant des allocations demeure stable durant plus de 15 ans. Compte tenu de l’inflation, cela entraîne une diminution significative du pouvoir d’achat des bénéficiaires. Les baisses introduites ne sont récupérées qu’en 1956. Le gouvernement Duplessis, faisant suite aux recommandations de la Commission royale d’enquête sur les problèmes constitutionnels (Commission Tremblay), rehausse alors substantiellement les montants alloués aux bénéficiaires (voir documentation et méthodologie pour les détails de l’évolution du calcul des allocations).
Entre 1941 et 1961, la proportion de mères cheffes de familles qui reçoivent une allocation augmente significativement. Cette hausse peut s’expliquer en partie par l’assouplissement des critères d’admissibilité au programme, mais peut également refléter un appauvrissement relatif des mères cheffes de famille durant la période: elles sont de plus en plus nombreuses à vivre sous le seuil de pauvreté établi par les règlements du programme. Ainsi, en 1961, c’est près de la moitié des femmes cheffes de famille du Québec qui reçoivent l’assistance. Voilà qui témoigne bien du fait que, hier comme aujourd’hui, les femmes sont plus susceptibles de vivre dans la pauvreté, en particulier lorsqu’elles sont cheffes de famille.
Le nombre de mères nécessiteuses âgées de 26 à 40 ans diminue à partir de 1948. Cette baisse s’explique principalement par la mise en place du programme fédéral d’allocations familiales à la fin de la Deuxième Guerre mondiale.
En revanche, le nombre de mères âgées de plus de 51 ans recevant une pension aux mères nécessiteuses connaît une croissance importante. Cette progression est intrigante: aucun changement dans les règlements du programme ne l’explique. Ces mères, sans doute cheffes d’une famille nombreuse, ont plus de risque d’être non seulement pauvres, mais également d’être privées des allocations familiales. En effet, leurs enfants, nécessairement plus âgés, ont probablement déjà quitté l’école pour gagner le marché du travail. Ces cheffes de familles âgées n’ont donc pour seul recours que le programme d’assistance aux mères nécessiteuses. La diminution du nombre de ces cheffes de famille à partir de 1958 s’explique par l’instauration du programme fédéral-provincial d’assistance-chômage.
Le taux de mères bénéficiaires pour 1000 habitants permet de comparer des comtés de recensement comptant une population plus ou moins nombreuse. Placés sur des cartes, ces taux donnent à voir une distribution territoriale très inégale des femmes bénéficiaires des pensions aux mères nécessiteuses entre 1941 et 1961.
La plupart des régions connaissent bien sûr une croissance du nombre de pensionnaires, puisque le programme se développe d’une façon soutenue jusqu’au début des années 1960. Cependant, les cartes montrent aussi des taux qui augmentent plus rapidement dans certaines régions rurales, où les familles sont vraisemblablement plus pauvres ou plus nombreuses. Le système scolaire y est aussi moins développé que dans les régions plus urbaines. Les enfants quittent donc l’école plus tôt que dans les milieux urbains, ce qui exclut plusieurs mères du programme fédéral d’allocations familiales.
Ces facteurs, parmi d’autres, expliquent les taux plus élevés des comtés des régions de la Gaspésie, du Bas-du-Fleuve, de la Beauce ainsi que, sur la rive-nord du Fleuve Saint-Laurent, des régions de Charlevoix et de Lanaudière.
Le programme amorce son déclin à partir de 1964. En plus du retour à la croissance économique, une combinaison de facteurs entre vraisemblablement en jeu. Les mères nécessiteuses peuvent de plus en plus compter sur diverses politiques sociales pour subvenir à une partie de leurs besoins, comme c’est le cas du programme fédéral-provincial d’assistance-chômage auquel le gouvernement du Québec participe à partir de 1959. Le prolongement de la scolarisation des enfants, favorisé par la réforme de l’éducation, permet aussi à leur mère d’être admissible plus longuement aux allocations familiales fédérales distribuées depuis 1945. Ces allocations universelles sont versées aux familles d’au moins un parent qui ont des enfants de moins de 16 ans fréquentant l’école. Elles apportent des revenus supplémentaires aux familles, diminuant ainsi le besoin des cheffes de famille pauvres de recourir au programme de pensions aux mères nécessiteuses.
Enfin, la baisse rapide du taux de natalité au milieu des années 1960 contribue sans doute à réduire la pauvreté de plusieurs mères cheffes de famille. La création des allocations familiales du Québec en 1967, ainsi que l’adoption de la Loi sur le bien-être social en 1969, entraînent la fin du programme des pensions aux mères nécessiteuses.
Jeux de données
Jeu de données 1 : Statistiques générales sur le programme d’assistance aux mères nécessiteuses, 1946-1969
Source : Statistiques historiques du Canada
Jeu de données 2: Nombre de mères et d’enfants bénéficiaires classifiées par groupe d’âge, 1941-1959
Source : Statistique Canada
Jeu de données 3: Nombre de bénéficiaires par comté, 1941-1963
Source : Statistique Canada
Jeu de données 4: Nombre de mères bénéficiaires classées par nombre d’enfants, 1940-1961
Source: Rapport sur la mise à exécution de la Loi de l’assistance aux mères nécessiteuses
Jeu de données 5 : Nombre de cheffes de famille bénéficiaires selon leur statut au 31 décembre, 1949-1963
Source: Rapport sur la mise à exécution de la Loi de l’assistance aux mères nécessiteuses
Documentation et méthodologie
Dossier préparé par Sandrine Labelle et Martin Petitclerc, octobre 2024
Visualisations par Jimmy Beaudet
Pour citer ce travail
Notre documentation et nos visualisations s’appuient sur le travail de plusieurs personnes et organisations. Lorsque vous citez nos pages, prière de citer également les sources historiques des données.
Centre d’histoire des régulations sociales (2024). Pensions aux mères nécessiteuses. Les régulations sociales en données, [en ligne] https://chrsstat.uqam.ca/pensions-aux-meres-necessiteuses/