![Prison de Bordeaux, [195-?]-1980, BAnQ Vieux-Montréal, Fonds La Presse, (06M,P833,S4,D1618), Photographe non identifié.](https://chrsstat.uqam.ca/wp-content/uploads/2024/04/cellule_bordeaux.png)
Le système correctionnel canadien est principalement composé de deux types d’établissements, les pénitenciers de juridiction fédérale et les prisons de juridiction provinciale. Les personnes reconnues coupables d’un crime grave et condamnées à une peine d’emprisonnement de plus de deux ans sont incarcérées dans les pénitenciers. Les prisons s’adressent quant à elles à deux catégories de détenus: les personnes condamnées à une peine d’incarcération de moins de deux ans et les personnes prévenues qui, ayant été accusées, sont dans l’attente de leur procès et de leur sentence. Puisque les personnes incarcérées dans les établissements fédéraux ont presque toujours d’abord été prévenues dans les établissements provinciaux, les prisons de juridiction provinciale représentent l’institution privilégiée pour dégager les grandes tendances historiques quant à l’évolution de la population carcérale au Québec.
Quelques visualisations
Étant donné la croissance de la population québécoise au fil du temps, nous constatons évidemment une forte augmentation du nombre de personnes admises annuellement dans les prisons provinciales depuis les années 1860. Pour se faire une idée de l’évolution générale du recours à la prison, il vaut mieux recourir au taux annuel d’admissions, c’est-à-dire au nombre d’entrées enregistrées en fonction de la population québécoise (nombre d’admissions par 100,000 personnes). Cette opération effectuée, le taux d’admissions dans les prisons du Québec présente une plus grande stabilité, avec toutefois des variations très facilement identifiables.
Même si les données pour le XIXe siècle sont relativement imprécises, elles permettent néanmoins d’affirmer que le recours à la prison est vraisemblablement très intensif entre 1860 et 1880, atteignant des taux qui ne seront dépassés qu’un siècle plus tard, à la fin des années 1980. Ces taux d’admissions élevés pour le XIXe siècle s’expliquent en partie par les nombreuses admissions de femmes qui représentent, avant 1875, plus de 30% des entrées enregistrées dans les prisons du Québec. Jamais les femmes n’ont été admises aussi souvent en prison par la suite. En effet, le pourcentage des admissions de femmes diminue progressivement, d’abord sous les 20% dans les années 1880, puis sous les 15% dans les années 1900 et enfin sous les 10% dans les années 1950. Cette tendance à la baisse est à l’occasion brisée par des épisodes de paniques morales qui ciblent les femmes plus particulièrement. C’est notamment le cas durant la Deuxième Guerre mondiale, alors que les autorités publiques lancent une campagne intensive de répression de la prostitution. Le pourcentage des admissions des femmes remonte alors vers les 30%, une augmentation à laquelle contribue aussi le déclin du taux d’admission des jeunes hommes de plus en plus mobilisés dans l’armée. Enfin, après une tendance baissière d’environ un siècle, soulignons que le pourcentage des femmes admises remonte à partir des années 1970, passant d’environ 5% à près de 12% durant la dernière décennie.
À la différence du total d’admissions qui mesure le flux annuel de personnes franchissant les portes de la prison, le décompte des présences mesure le nombre de personnes détenues à un moment précis dans l’année. Ces données nous permettent aussi d’évaluer la part respective des personnes prévenues et condamnées au sein de la population carcérale. Les visualisations montrent bien que la prison québécoise incarcère essentiellement des personnes condamnées avant la Deuxième Guerre mondiale. Elle voit par la suite une augmentation importante du nombre de personnes prévenues, au point que ces dernières surpassent le nombre de personnes condamnées vers la fin des années 1960. C’est pour répondre à cette croissance que les autorités discutent depuis quelques années de la création d’un établissement carcéral dédié spécifiquement à cette population de personnes prévenues. Ces discussions mènent à l’ouverture du Centre de prévention Parthenais à Montréal en 1969. Plus de 5000 personnes y sont admises en tant que prévenues en 1970, dont quelques centaines en vertu de la Loi des mesures de guerre durant la crise d’Octobre.
Le taux des présences quotidiennes, par 100,000 personnes, présente des variations un peu différentes du taux d’admission. La courbe moins prononcée des présences quotidiennes par rapport au taux d’admission entre 1991 et 1998 signifie par exemple que la croissance des admissions a été obtenue en réduisant la durée des séjours des personnes détenues. En revanche, la croissance prononcée des présences quotidiennes entre 2008 et 2018 signifie que la durée moyenne des séjours se prolonge puisque le taux d’admissions, au même moment, varie très peu. Par ailleurs, les données tirées des décomptes quotidiens montrent bien le déclin progressif de la présence des femmes dans les prisons québécoises. En effet, les femmes, qui représentent plus de 30% des personnes détenues à la fin du XIXe siècle, ne constituent plus que 5% de la population carcérale dans les années 1960.
Depuis la naissance de la prison moderne, les analystes ont tenté d’établir un lien de causalité entre les cycles économiques et les taux d’admission dans les établissements carcéraux. Ce lien de causalité, fort probable, est toutefois difficile à démontrer étant donné le nombre de variables à prendre en compte. Par exemple, le taux d’admission diminue d’environ 45% entre 1968 à 1972, alors que le taux de chômage passe de 5,6 à 7,5%. Or, cette diminution est principalement attribuable à des réformes législatives et judiciaires qui réduisent le recours au système carcéral (voir plus bas). Au début de la crise des années 1930, le taux d’admission dans les prisons diminue alors que le taux de chômage explose. Nous pouvons faire l’hypothèse que, dans le contexte de la Grande dépression, la généralisation de certains comportements considérés comme déviants, comme le vagabondage ou les troubles à l’ordre public, et l’état de surpopulation des prisons, aient contraint les forces de l’ordre à moins recourir au système carcéral. À d’autres périodes, il semble y avoir une corrélation entre des conditions économiques difficiles et une augmentation des taux d’admission. C’est le cas pour la période 1973 à 1982 et à partir de 1988, mais encore ici d’autres facteurs entrent vraisemblablement en jeu. Le croisement des taux d’admission avec l’indice GINI, un coefficient mesurant l’inégalité économique au sein d’une collectivité (entre 0, qui correspond à l’égalité parfaite, et 1, qui indique l’inégalité absolue), ne permet pas davantage d’établir un lien de causalité direct.
Depuis le XIXe siècle, l’histoire du système correctionnel est ponctuée de multiples crises provoquées par la surpopulation des établissements. Dans cette série de crises successives, celle qui débute dans les années 1970 est sans doute la plus visible dans les données présentées. Le constat d’une surpopulation chronique des établissements carcéraux, ainsi que l’échec de plus en plus documenté de la prison à prévenir la criminalité, sont à l’origine de quelques réformes visant à diminuer la population carcérale: loi de probation en 1969, loi sur les cautionnements en 1972; recours à des peines de travaux communautaires à partir de 1978. Les deux premières initiatives ont un impact immédiat, mais momentané, sur les admissions au début des années 1970. Elles ne peuvent toutefois empêcher la croissance des admissions qui reprend vigoureusement, au point de doubler entre 1985 et 1995 pour ainsi atteindre un niveau historique. Cette crise n’est en rien provoquée par la croissance d’une criminalité qui représenterait un danger pour le public, et nécessitant donc de recourir davantage à l’incarcération qu’auparavant. En fait, pour environ la moitié des personnes condamnées dans les années 1980, le motif de leur incarcération est de ne pas avoir payé l’amende imposée par le tribunal après avoir été reconnues coupables d’un délit mineur, souvent lié à la circulation automobile. Cette crise du système carcéral incite le gouvernement provincial à adopter une nouvelle réforme pénale au milieu des années 1990 afin de promouvoir le recours à d’autres moyens que l’incarcération, dont celui des peines à purger dans la communauté. Cette réforme contribue à réduire significativement le taux d’admissions dans les prisons, mais celui-ci demeure tout de même très élevé par rapport à la plus grande partie du XXe siècle. Le taux annuel d’admission reste ainsi élevé, mais stable, jusqu’aux politiques de confinement durant l’épidémie de coronavirus en 2020.
Jeux de données :
Documentation et méthodologie
Dossier préparé par Justin Chauvette et Martin Petitclerc, hiver 2025
Pour citer ce travail
Notre documentation et nos visualisations s’appuient sur le travail de plusieurs personnes et organisations. Lorsque vous citez nos pages, prière de citer également les sources historiques des données.
Centre d’histoire des régulations sociales (2024). Population des prisons. Les régulations sociales en données, [en ligne] https://chrsstat.uqam.ca/population-des-prisons/